« Things I Stole » de Mano Svanidze, ou la douleur de ne pas savoir

Représenter l’absence, l’incertitude, la frustration, la douleur… c’est ce que le photographe Géorgien Mano Svanidze a souhaité faire avec sa série « Things I Stole ». Nous lui avons parlé de sa vie, de ses aspirations, de son besoin de représenter l’humain…

Bonjour Mano, peux-tu te présenter brièvement à nos lecteurs ?

Bonjour, je suis Mano Svanidze, né en 1992, à Tbilissi, Géorgie. C’est là où je suis actuellement basé. J’ai obtenu mon diplôme de la Faculté d’économie et de commerce de l’Université d’État de Tbilissi.

« […] j’ai toujours voulu savoir comment fonctionne le « lavage de cerveau », alors j’ai obtenu un diplôme en marketing. »

Quand j’ai choisi ce que j’étudiais, il n’y avait pas la possibilité de faire de la photographie à l’époque. De plus, j’ai toujours voulu savoir comment fonctionne le « lavage de cerveau », alors j’ai obtenu un diplôme en marketing. J’ai aussi étudié la composition et la musique pendant 10 ans. En 2009, sans aucune éducation formelle, j’ai commencé à expérimenter la photographie, qui fait partie intégrante de ma vie depuis lors.

©Mano Svanidze

Je suis le co-fondateur et membre du collectif photo géorgien « 90’x Collective ». Nous sommes une coopérative photographique d’enfants des années 90, la génération qui a grandi après l’effondrement de l’Union soviétique, dont vous pouvez trouver les vestiges dans nos photographies.

« Ma grand-mère était mon inspiration. »

Comment as-tu découvert la photographie ?

Ma grand-mère était mon inspiration. Mon intérêt pour la photographie a des racines profondes dans mon enfance. Après que la Géorgie eut déclaré son indépendance face à l’Union soviétique, des guerres ont éclaté dans différentes régions du pays. En raison des conflits entre Abkhazes et Ossètes du Sud, des milliers de personnes ont dû tout abandonner et se sont vues contraintes de fuir.

©Mano Svanidze

Ma grand-mère était l’une de ces personnes qui ont dû quitter leur maison. Tout ce qu’elle a pris avec elle, ce sont quelques photos. On lui demandait souvent pourquoi elle prenait des photos et non pas, par exemple, ses bijoux ou d’autres objets précieux ; après tout, ils pouvaient être plus utiles dans une situation de guerre.

« D’une certaine façon, la beauté de la nature ne semble pas parfaite sans les humains, même si c’est l’homme qui détruit tout. « 

Le silence avec lequel elle répondait à cette question n’a jamais manqué de m’impressionner. En grandissant, je me suis toujours senti attiré par l’art et je me suis lancé dans de nombreuses disciplines : peinture, fabrication de perles, danse, tissage de tapis, broderie et pâte à modeler ne sont que quelques exemples.

Mais en photographie, j’ai trouvé l’outil et le langage ultime pour décrire et communiquer cette chose qui, pendant tant d’années, m’a gardé agité et sans racines. En 2009, j’ai acheté une vieille caméra soviétique Zenit E et c’est ainsi que tout a commencé.

©Mano Svanidze

Qu’est-ce qui t’a poussé à faire du portrait ?

Pour moi, l’humain est la créature la plus intéressante au monde. Où que j’aille, je cherche toujours des gens. Même quand je suis entouré des paysages les plus fascinants. D’une certaine façon, la beauté de la nature ne semble pas parfaite sans les humains, même si c’est l’homme qui détruit tout.

« […] je me suis souvenu du petit ami d’une amie, qui a disparu un jour, a quitté la maison et n’est jamais revenu. »

J’aime la photographie de portrait pour plusieurs raisons. Le plus excitant, c’est quand je trouve la capacité de regarder dans les yeux de quelqu’un sans que cela ne devienne bizarre, inconfortable et désagréable.

©Mano Svanidze

Comment ton projet “Things I stole” (Choses que j’ai volées) a-t-il commencé ?

Un jour, j’écoutais la chanson « Things I Stole » de Choir of Young Believers et je pensais aux choses que nous volons aux autres : le temps, les souvenirs, la solitude, la joie, le bonheur, le cœur, et je me suis souvenu du petit ami d’une amie, qui a disparu un jour, a quitté la maison et n’est jamais revenu.

« Il a fallu plus de deux ans à mon amie pour s’en remettre… »

Pendant un moment, nous avons même pensé que quelque chose de terrible lui était arrivé et qu’il était mort… jusqu’au jour où elle l’a reconnu sur une photo qui avait été prise après sa disparition. Il a fallu plus de deux ans à mon amie pour s’en remettre…. Nous ne savons toujours pas ce qui s’est passé, où il est maintenant et pourquoi quelqu’un disparaîtrait comme ça…

©Mano Svanidze

Comment as-tu créé les images pour ce projet ? Y a-t-il eu beaucoup de préparation en amont ?

Au début, j’ai posé des questions sur des expériences similaires et j’ai découvert que presque tout le monde autour de moi a connu au moins une fois le « ghosting » (fait de disparaître de la vie de quelqu’un du jour au lendemain, sans explications. Ndlr). Je commence à chercher sur Google des statistiques et des informations sur ce phénomène. Je vérifiais constamment les noms d’utilisateur sur les sites de rencontres en ligne.

« [Le noir et blanc] a cette espèce de vide nostalgique. »

Je voulais utiliser ces noms d’utilisateur d’une manière ou d’une autre. J’ai expérimenté différentes façons de les présenter avec les photos et j’ai trouvé cette forme de combinaison. Plus tard, mon amie, qui a été l’inspiration de « Things I Stole », m’a dit qu’elle voulait faire un reportage photo très personnel, seulement sur son expérience (C’est une photographe incroyable elle-même). Nous avons donc décidé de réunir nos idées et maintenant nous travaillons sur ce sujet, ensemble. J’ai hâte de voir le résultat final !

©Mano Svanidze

Pourquoi en noir et blanc ?

Quelque part, le noir et blanc m’a semblé mieux adapté à ce projet…. Il a cette espèce de vide nostalgique. Les couleurs apportent de la lumière, de la beauté et de l’espoir. Je ne voulais pas qu’il y en ait dans ces photos…

« Je ne pouvais pas imaginer qu’après 10 ans […], je sentirais encore mon cœur battre fort en tenant un appareil photo. »

Y a-t-il d’autres sujets que tu aimerais aborder par le biais de séries photographiques ?

Pour moi, la photographie a deux vies différentes.
Tout d’abord, elle fonctionne comme une thérapie, un processus beau et excitant qui est plus efficace que n’importe quel médicament. Je ne pouvais pas imaginer qu’après 10 ans à prendre mes toutes premières photos, je sentirais encore mon cœur battre fort en tenant un appareil photo.
Deuxièmement, c’est une responsabilité sociale de faire quelque chose contre les processus fous qui nous entourent. Je crois en la photographie comme moyen d’apporter des changements.

©Mano Svanidze

Quels conseils donnerais-tu à un photographe qui souhaite construire une série ?

Les gens ont des façons différentes de travailler, mais je crois que si vous suivez votre cœur et que vous êtes franc sur ce que vous faites, vous découvrirez le constructeur en vous.

« Regarder la télé m’a fait du bien – plus que la vraie vie. « 

As-tu des projets à venir dont tu pourrais nous parler ?

En ce moment je travaille sur un livre photo sur mon récent projet « Pilot ». Il y a environ un an, une voiture m’a percuté. En raison de lésions à ma colonne vertébrale, j’ai dû passer beaucoup de temps au lit sans pouvoir bouger. Pendant cette période, j’ai vu beaucoup de séries télévisées. Je regardais épisode après épisode. Regarder la télé m’a fait du bien – plus que la vraie vie. Cela m’a aidé à oublier ma situation et à m’habituer à ma nouvelle réalité.

©Mano Svanidze

Un jour, j’ai regardé 22 épisodes en 24 heures. C’est ce jour-là que j’ai décidé de réaliser ce projet. « Pilot », c’est à propos des émissions de télé – leur nature addictive et moi qui y faire face. Les photos combinent deux parties, l’une de la vie réelle et l’autre de la série TV.
Ici, la réalité se confond avec le monde de la télévision et, par conséquent, nous obtenons quelque chose de moche, d’effrayant et de mystique. Comme voir 22 épisodes en une journée. La plupart des photos sont prises en regardant des émissions de télévision célèbres. D’autres en parcourant mes vieilles photos.

« C’est un rappel pour moi de cette époque où j’ai perdu une compréhension claire de la réalité […] »

Chaque fois que j’avais besoin de me promener et de prendre de nouvelles photos, je commençais à fouiller dans mes archives et à les « recapturer ». « Pilot » est le monde qui n’existe pas.
J’ai essayé de créer une sphère où il serait difficile de tracer une ligne entre le réel et le surréel, où les personnages perdent leur visage original et se transforment en quelqu’un d’insaisissable. C’est un rappel pour moi de cette époque où j’ai perdu une compréhension claire de la réalité et où je me suis perdu dans des réalités différentes.

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