Portraits d’une époque, par Yannick Fornacciari

Il y a quelque chose d’intemporel dans l’esthétique des portraits de Yannick Fornacciari.
La mélancolie qui s’en dégage semble venir d’une autre époque mais le regard et les sujets abordés sont d’une sublime modernité.
Dans deux jours commence une exposition montréalaise dédiée à sa série Heroin Days, journal intime et visuel de sa propre addiction.
Nous lui avons posé des questions sur son amour pour l’argentique, sa vision de l’engagement dans l’art, et bien d’autres choses…

Peux-tu nous parler de ta découverte de la photographie ?

J’ai découvert la photo par hasard, à l’adolescence. Mon grand père m’avait donné le vieil appareil qui appartenait à mon père, quand celui-ci était jeune.

C’était un vieux Mamiya, un modèle mécanique qui je pense devait être assez commun à l’époque. Il m’a apprit le fonctionnement de base, et je me suis mit à jouer avec.

Dans les années qui ont suivi, j’ai beaucoup photographié mes amis, mon environnement.
Cela m’a permis de comprendre les rudiments de la lumière, les différences de sensibilités, les prises de vues, etc…

©Yannick Fornacciari

« […] j’aime l’aspect social du portrait aussi, le fait que quand tu photographies quelqu’un, il y a tout un contexte qui vient avec. »

Puis avec l’âge, j’ai découvert le travail de certains photographes: Nan Goldin, Larry Clark, ou encore Mapplethorpe et Peter Hujar. Et je crois que c’est quand j’ai vu leur travail que j’ai eu envie de devenir photographe, moi aussi.

Pourquoi t’es-tu dirigé vers le portrait ?

Je pense que c’est parce que les premières photos qui m’ont marquées dans ma jeunesse sont des portraits. J’ai toujours été fasciné par le pouvoir qu’il y a dans un visage.

©Yannick Fornacciari

Je me souviens qu’à l’époque de mon adolescence, quand je regardais le travail d’Avedon par exemple, ou de Diane Arbus aussi, j’étais vraiment impressionné.
Et puis, j’aime l’aspect social du portrait, le fait que quand tu photographies quelqu’un, il y a tout un contexte qui vient avec. Son milieu social, ses habitudes, ses mœurs…

« Pour mon dernier projet, Heroin Days, la photo a joué un rôle essentiel dans mon processus de sevrage. »

Chaque individu est le reflet de la société dans laquelle il évolue, et c’est pour ça que je mets du portrait dans mes documentaire et du documentaire dans mes portraits.

Heroin Days ©Yannick Fornacciari

J’ai lu que tu avais fait des études de psychologie. Est-ce que tes photos t’aident à t’ “analyser”, ou en tout cas à te connaître toi-même ?

Ma formation en psychologie m’aide à mieux « comprendre » certaines situations que je rencontre dans mon travail de photographe, qui sont très loin de moi. Ça m’aide à faire preuve d’objectivité, de neutralité, comme le ferait un psy…

©Yannick Fornacciari

« Je pense que l’art qui vient me chercher, celui qui me plait vraiment, c’est toujours celui qui questionne quelque chose. « 

Apres si on parle de photographie comme objet « thérapeutique », oui certainement. Pour mon dernier projet, Heroin Days, la photo a joué un rôle essentiel dans mon processus de sevrage. C’est de la sublimation en fait. Toute l’énergie que je mettais dans la drogue et sa recherche, j’ai essayé de la transposer dans mon travail de photo.

©Yannick Fornacciari

Dans ton travail, tu abordes magnifiquement des sujets de société, tu as fait des portraits des Femen, de la communauté transgenre, de ton addiction à l’héroïne… Penses-tu que l’art se doit d’être engagé ?

Je pense que l’art qui vient me chercher, celui qui me plait vraiment, c’est toujours celui qui questionne quelque chose.
Pas forcement au niveau politique en fait, ça peut être a un niveau social, personnel, ou autre. Je trouve que c’est important.

« Parler encore de l’addiction me semble essentiel, et je pense qu’il y tellement à dire sur le sujet. »

Après, moi mon truc c’est le documentaire, donc c’est certain que c’est un domaine photo ou je considère que l’engagement est essentiel. 

©Yannick Fornacciari

Quels sont les sujets qui te tiennent à coeur et que tu souhaiterais photographier dans de futures séries ?

J’aimerais continuer à faire des sujets documentaires, qui j’espère seront encore meilleurs avec le temps et l’expérience.
Beaucoup de sujets m’intéressent et je me tiens au courant de l’actualité afin de trouver de l’inspiration.

« J’adore les photographes qui réussissent à mettre de la poésie et de la beauté dans des réalités sociales crues. « 

Parler encore de l’addiction me semble essentiel, et je pense qu’il y tellement à dire sur le sujet. J’aimerais faire des portraits de personnes dépendantes, raconter leur histoire.

©Yannick Fornacciari

On a dû te le dire souvent, mais ton travail me rappelle les œuvres de Mapplethorpe et Nan Goldin.
Quelles-sont tes inspirations ?

Oui, Mapplethorpe a été un des premiers photographes qui m’a donné envie de me mettre à faire du portrait. Son esthétisme touche pour moi à la perfection, et même si j’admets m’inspirer de son travail, je ne lui arrive pas à la cheville!

« Quand une photo sur pellicule est bonne, pas besoin de l’améliorer. Tout est déjà là. »

©Yannick Fornacciari

Nan Goldin, Larry Clark, Herve Guibert sont des artistes qui m’ont aussi beaucoup inspiré. J’adore les photographes qui réussissent à mettre de la poésie et de la beauté dans des réalités sociales crues.

Ce sont aussi des artistes qui m’ont appris à privilégier le fond plutôt que la forme. Qu’une bonne photo c’est d’abord le sujet qu’on photographie, avant la technique que l’on emploie.

Tu travailles majoritairement à l’argentique. Qu’est-ce que la pellicule ajoute à ta pratique ?

L’argentique, c’est ce que j’ai appris en premier. Je ne m’en suis jamais séparé parce que je n’ai pas réussi à retrouver la même qualité dans le numérique…

©Yannick Fornacciari

J’aime le fait qu’avec l’argentique, on soit obligé de prendre son temps, que le nombre de photo soit limité. Que chacune soit importante. L’attente du résultat aussi, il y a un rituel et j’aime ça.

« Ça fait un moment que je prépare un documentaire sur les femmes qui sont sorties de l’industrie du sexe. « 

Je pense que ça s’oppose à notre époque aussi. Où tout doit aller vite, être parfait et illimité. La photo argentique demande de la patience, de l’implication et du travail.
La retouche n’est même pas nécessaire à mes yeux. Quand une photo sur pellicule est bonne, pas besoin de l’améliorer. Tout est déjà là.

©Yannick Fornacciari

As-tu des projets pour 2019 dont tu peux nous parler ?

Ça fait un moment que je prépare un documentaire sur les femmes qui sont sorties de l’industrie du sexe.
J’en suis encore au niveau de la conception du projet, et peut-être que ce sera un projet video, je ne sais pas encore. Ce serait une première pour moi et je trouve ça vraiment stimulant.


Retrouvez le travail de Yannick sur son site, et suivez le sur Instagram

« HEROIN DAYS »
à l’espace WIP

Du 17 au 31 Janvier 2019
Montreal, QC Canada