Minimalisme et sensualité, par Laurent Castellani

À l’ère de l’opulence, du « toujours plus », le minimalisme est plus que bienvenue. Le travail de Laurent Castellani s’offre telle une bouffée d’air frais, un moment d’accalmie dans ce brouhaha constant que sont les réseaux sociaux.
Nous lui avons parlé de son rapport aux réseaux sociaux, de sa vision du corps, de sa volonté d’approcher son objectif au plus proche de ses modèles …

Salut Laurent, peux-tu te présenter à nos lecteurs ? 

Je suis un homme déjà,  ça j’en suis à peu près sur. Certainement artiste, et surtout un penseur, je m’interroge souvent sur mon enfance, où je vais, pourquoi telles ou telles choses sont importantes pour moi à ce point là. J’ai toujours trouvé le monde un peu trop dur et souvent moche d’un point de vue éthique, je contre-balance avec mes images, c’est ma façon d’embellir le monde, mon monde.

©Laurent Castellani

Je suis directeur artistique web depuis 15 ans pour les plus grandes agences de com de Paris et j’ai travaillé pour tous les annonceurs connus, ma communication est globalement orienté luxe.
J’ai commencé assez tard a m’exprimer par la vidéo et la photo. J’avais besoin de moyens pour parfaire mon image et j’ai pu les obtenir qu’après 10 ans de travail.

©Laurent Castellani

Quel est ton premier souvenir lié à la photographie ?

Je n’en ai pas vraiment, ça c’est surtout fait en faisant mes premiers films. Mon premier film pour Bose est certainement mon plus grand souvenir, je l’ai réalisé avec une amie à moi, Alexanne, nous nous attendions à rien. Un airbnb à 50€, pour elle son premier film, pour moi aussi.

©Laurent Castellani

Mon casque Bose sur la tête et on a fait ce qu’on a pu un 2 janvier après le jour de l’an…Résultat la Vice-Présidente de Bose Europe a vu le film que je lui avais envoyé et elle l’a communiqué à ses équipes en France à Paris (Edelman). On a fait 220 000 vues dans la semaine.
Beaucoup de production m’ont contacté à ce moment là et tout s’est emballé. Depuis, j’ai cru à mon potentiel à faire des films ou des images de qualité. Filmant avec un reflex, la photo a fini par s’imposer d’elle-même.

« […] produire des images, c’est vital c’est mon expression et ma « thérapie » »

Mon meilleur souvenir photo ou mon « déclencheur » est mon shoot réalisé en aout 2018 sous le pont de Cheviré à Nantes baptisé « Mulholland Drive » qui m’a valu d’être contacté par Netflix.

©Laurent Castellani

Tu travailles l’image sous différentes formes, la vidéo et la photo. Ton processus créatif est-il foncièrement différent en fonction du medium ?

Créer une vidéo me demande énormément de travail et de moyens, c’est pourquoi, peut-être par « frustration » la photo s’est là aussi imposée d’elle-même.

Je réalisais 3 vidéos maximum par an, alors que je peux réaliser 5 shootings par mois sans trop de difficultés. J’ai toujours besoin de produire des images, c’est vital c’est mon expression et ma « thérapie » aussi si je ne crée pas, je déprime rapidement, mon cerveau a besoin de fonctionner régulièrement et j’ai besoin d’être stimulé.

©Laurent Castellani

D’un point de vue purement créatif, sur l’image rien ne change mais il faut juste plus d’intervenants en vidéo car le tout doit être vivant. Cela implique de mieux gérer la lumière et le sujet.
Je me base sur l’image pour créer mes vidéos, et je leur donne du sens en enrichissant l’expérience en post-prod, au montage et avec le son.

« La beauté féminine est mon moteur principale. »

Il y a toujours quelqu’un dans tes créations, en général un personnage féminin. Quelle place tient le modèle dans la construction d’un projet ? Est-il un élément à l’égal de la lumière, de la couleur, ou a t-il une place plus centrale ?

La beauté féminine est mon moteur principale. J’aime profondément magnifier les femmes, elles sont le moteur du monde je pense, et plus humblement le mien.

Il y a tout d’abord une femme, sa beauté, son caractère, son univers, une fois qu’un profil me plait, je mets en scène ma vision d’elle qui me semble la plus proche de mon idéal.
Elle est centrale, tout en découle, tout le reste n’est qu’une façon de la mettre en avant. Souvent le naturel prédomine.
Les hommes me fascinent également mais dans un registre plus cinématographique et plus raw (dur), je suis plutôt attiré par les banlieusards et les mafieux, j’ai un oeil « Olivier Marchalisé ».

Je suis souvent contradictoire. Ce rapport homme-femme dans mon travail en est la symbolique. J’ai choisi de plus communiquer sur mes images feminines pour des raisons esthétique et de cible client beauté.

« [le fait que] tout se passe à Paris et rien en province a malheureusement influencé mon travail. « 

Mais je pense à ouvrir éventuellement un autre compte sur un travail vidéo avec des hommes exclusivement. Je commence mes premiers courts métrages avec un esprit à la Tarantino ou Klapisch. Cela demande beaucoup de temps. J’en ai actuellement 3 en préparation.

©Laurent Castellani

Tu as beaucoup de photos de détails de corps, de gros plans sur des visages. Qu’est-ce qui t’inspire dans les corps ?

Pour moi le corps est essentiel, j’aime l’expression par celui-ci, les courbes, la lumière la pureté. Le grain de peau est déterminant. J’ai filmé avec 2 danseuses très expérimentés : le mouvement par le corps est un langage universel. J’ai donc trouvé ma voie dans le minimalisme, ne laisser que l’essentiel à l’œil. 

Le cadrage est l’essence même de mon travail dernièrement. Je me suis rendu compte un jour en envoyant les photos à une mannequin après un shoot qu’une des photos me semblait plus intéressante recadrée  j’ai fais le test et celle-ci semblait complètement modifiée, pratiquement une autre photo, elle prenait une nouvelle dimension.

« […] quand je vois le succès de toutes ces applications qui lissent la peau en un clic cela m’inquiète. »

J’ai donc eu un « déclic » et ré-ouvert la plupart de mes shoots pour jouer avec en les recadrant au max, certaines se sont révélées. Un peu comme si on passait du DVD au Blu-ray, on souhaite revoir tous les films.
Ils prennent une autre dimension, j’avais l’impression d’avoir pris un décodeur, un amplificateur, un nouvel œil qui me permettait de tirer l’essence même de mes photos sans fioritures.

©Laurent Castellani

Ça ne marche pas à chaque fois, mais quand ça marche, c’est magique. J’ai pris l’habitude maintenant d’intégrer le cadrage à mon workflow. D’ailleurs je précise que je ne retouche plus mes photos à part la chromie avec des presets Lightroom que j’ai crée moi-même depuis 2 ans.

J’ai trop vu de photos retouchées qui dénaturent la personne, quand je vois le succès de toutes ces applications qui lissent la peau en un clic cela m’inquiète. On lisse tout, tout doit être sans « défauts » et pour citer Brian Molko (chanteur du groupe Placebo) dans son live Unplugged de 2015, « pour moi la perfection est dans les imperfections ». Des cernes sont là, laissons les, elles racontent quelque chose. Si on en veut pas, on change pour une autre personne mais on ne modifie pas celle-ci. 

En parlant d’inspiration, où trouves-tu la tienne ?

Je puise mon inspiration des films (Lynch, Refn, Villeneuve, l’onirisme prédomine souvent), des séries ou de mes pairs.

Tu rassembles beaucoup de personnes sur Instagram. Quelle est ta vision des réseaux sociaux ? Quelle place prennent-ils dans ta création ?

Seul instagram m’intéresse, on communique sur l’image et uniquement l’image. Il est fait pour moi car j’aime alterner l’abstrait et le sujet, la photo et la vidéo.

Dans mes premiers films j’ai remarqué qu’il y avait trop de plans avec le sujet et pas assez des décors ou des détails qui sont tout aussi important et servent à mettre le sujet en avant, du coup je trouvais mes films « indigestes » et pas assez « aérés ». Du coup, instagram m’a permis de poster un abstrait et un sujet en alternance et cela a du plaire. J’ai influencé pas mal de créatifs sur ce concept de ce que j’ai pu constater.

©Laurent Castellani

J’insiste sur le son, instagram a permis des posts vidéos certes, mais surtout le fait d’y avoir du son notamment en story, cela permet une expérience visuelle accrue, c’est vraiment séduisant.

Le concept de « Snack Content » m’a plu de suite, faire passer une émotion en 15sec. Parfois plus forte en ressenti qu’un film de 2h. Les gens n’ont plus le temps globalement de passer ne serait-ce qu’une minute devant un post (il n’y a cas regarder les statistiques d’un post vidéo et d’un post photo), tout va vite, il faut digérer de l’info rapidement, avoir tout et tout de suite. Instagram a permis cela.

©Laurent Castellani

Les “likes” commencent à disparaître d’Instagram. Comment vois-tu ce changement ? Penses-tu que cela va avoir une influence sur les créatifs ?

Je trouve que c’est la meilleure nouvelle de l’année. Étant principalement sur instagram je suis très sensible aux changements apportés à l’application. Je pense que cela va rendre le media plus sain et moins ego-centré. Remettre un petit peu les choses à plat et permettre de remettre la création et non les « likes » comme dénominateur commun. C’est une très bonne chose.

« Étant principalement sur instagram je suis très sensible aux changements apportés à l’application. »

Instagram est devenu un véritable business, je pense notamment au marché des influenceurs, les annonceurs commencent à se rendre compte de la vacuité des publicités basées sur le nombre de followers et de likes. Ils commencent à faire machine arrière laissant de nouveaux la place à la créativité plutôt qu’aux chiffres.
Il est sûr et on peut comprendre les annonceurs, que lorsqu’on peut diviser par 10 l’investissement pub en payant des influenceurs plutôt que de faire un spot télé, alors autant le faire, sans leur jeter la pierre.

©Laurent Castellani

Je ne pense pas du tout être impacté, ou alors plutôt en bien. A savoir, je l’avoue, il m’est arrivé de retirer une publication parce qu’elle ne générait pas assez de likes, pas parce que je ne l’assumais pas artistiquement mais plus en me disant, que va penser la personne sur le post ? Va-t-elle se dire qu’elle est moins « jolie » que les autres ou encore que la photo est moins « réussie » ?
Alors que parfois l’algorithme est dur à percer, il faut savoir qu’un post un dimanche à 17h et qu’un autre le mardi à 10h ne va pas du tout avoir le même impact sur les likes. Alors que la qualité est la même. Cela va permettre de garder toujours la qualité comme valeur intrinsèque et non le nombre de likes qui n’en dépendent visiblement pas.

©Laurent Castellani

Tu as des projets à venir dont tu peux nous parler ?

Exposer en Italie et faire un livre. Pour le reste, à l’heure actuelle, je ne peux pas en parler, mais beaucoup d’autres choses sont sur le tapis.