Les introspections de Tom Fish

Créer est un moyen d’expression, mais peut également permettre au créateur de se connaitre lui-même. C’est dans ce but que Tom Fish a commencé sa série Introspection; une manière pour lui de rendre visuels des sentiments parfois durs à exprimer.

Salut Tom, peux-tu te présenter à nos lecteurs ? 

Tom Fish, je suis photographe français. J’aime les choses abstraites, droites et efficaces. J’aime quand une image peut soulever des questions, que son auteur a voulu y exprimer un truc et que je n’arrive pas a savoir ce que c’est, qu’elle possède une ambiance, une atmosphère. Que ce soit au cinéma ou en photo d’ailleurs. 

« [Le numérique] est trop flatteur à mon goût […] »

J’ai un gros penchant pour la pellicule et le format carré. Je délaisse de plus en plus le numérique. Il est trop flatteur à mon goût, trop parfait, trop net. Ca me lasse un peu cette course à la perfection. A croire que c’est devenu, parfois, le critère essentiel d’une image. Même si je m’en sers encore et que les progrès sont justes dingues mais bon, lever le pied là-dessus, ça fait du bien !

©Tom Fish

Comment as-tu commencé la photographie ? 

Il y a maintenant un peu plus de sept ans. Du moins, plus sérieusement depuis plus de 7 ans. Avant j’en avais juste l’envie. Mais je n’avais ni le matériel et encore moins les connaissances ! 

Après, étant de la génération 80~90, j’avais touché à la prise de vue et au développement quand j’étais petit. Nous développions avec mon père dans les toilettes.
Elles étaient condamnées pendant quelques heures à chaque fois et autant dire qu’il ne fallait pas avoir une envie pressante, il fallait prendre ses dispositions avant ! J’aimais bien faire ça. J’ai toujours aimé l’odeur de la pellicule et des différents produits.
C’était une époque où la photo (prises de vue et dev) amateur n’était pas encore ultra démocratisée. Ce n’était pas confidentiel, loin de là, mais il n’y avait pas des milliers de photos par secondes comme aujourd’hui. Avoir un appareil photo n’était pas aussi démocratisé que maintenant. 

 » J’aime bien l’imperfection, le rendu et le contact de la pellicule […] »

Il y avait plein d’action à faire avant d’avoir une photo que ce soit au niveau de la prise de vue que du développement en lui-même et j’aimais bien ce côté artisanal. C’est pour ça que la majeure partie de mes photos sont en argentique. Sauf pour cette série pour des raisons pratiques et économiques, mais c’est quand même rare que je travaille en numérique pour mes projets perso. J’aime bien l’imperfection, le rendu et le contact de la pellicule et aussi prendre le temps de faire de la photo, de se dire que le déclenchement doit être réfléchi, qu’il a un coût.

On travaille différemment avec ça en tête ! Aussi, je ne suis pas fan du post-traitement, ça me gonfle un peu de rester des heures devant un PC, je préfère la prise de vue.

©Tom Fish

On est ici pour parler de ta série d’autoportrait, Introspection. Comment l’envie t’es venue de te mettre en scène ? 

Après avoir vécu avec un entourage proche qui ne me correspondait pas du tout. Peut-être aussi, enfin sûrement même, quelques douleurs quand j’étais enfant, mais pas que.

Des moments de joie aussi, j’ai eu une belle enfance avec des parents et un beau-père qui ont toujours su être là pour me soutenir, me conseiller et m’écouter. Comme pour tout le monde, il y a eu des choses parfois dures à vivre, parfois regrettables. Il arrive toujours plein de choses que l’on doit vivre sans même savoir pourquoi. Mais c‘est comme ça on ne peut pas éviter ce genre de choses je pense. C’est fataliste un peu non ?

« Je n’avais pas envie d’avoir des « jugements » ou conseils ou autre sur mes idées […] »

J’ai donc eu l’envie d’exprimer tout ça par l’image. Au départ, je voulais le faire avec des modèles, homme ou femme. Histoire de créer un projet avec d’autres personnes, ouvrir un peu mon cercle (que j’ai du mal à ouvrir). Mais c’était trop contraignant.

En terme de logistique, de temps, de profils… Il fallait aussi bien faire comprendre ce que j’attendais alors que j’ai toujours préféré en parler le moins possible. Je ne suis pas très pédagogue et parfois je manque cruellement de patience avec moi et les autres. Ce n’était donc pas vraiment la meilleure des idées que de vouloir axer ce projet sur la collaboration.

Je ne souhaitais pas non plus montrer les coulisses de ce projet. Comme un sentiment de gêne. Je n’avais pas envie d’avoir des « jugements » ou conseils ou autre sur mes idées et je souhaitais qu’elles soient à moi et pour moi. Un peu d’égoïsme en quelques sortes ou une façon de protéger une idée, une création. Je ne sais pas. Après tout, on parle de moi là-dedans !

« C’est paradoxal de vouloir créer un personnage qui n’existe pas mais qui exprime mes propres idées. »

J’ai donc pris la décision de poser pour moi-même. C’est plus simple sur tous les aspects. Pour moi comme pour les autres. Et je n’ai pas de droit à l’image à me faire signer.

Je pense aussi que j’avais le besoin et/ou l’envie de me créer un personnage « fictif ». C’est paradoxal de vouloir créer un personnage qui n’existe pas mais qui exprime mes propres idées. Il parle en mon nom en fait, on peut dire que c’est mon porte-parole.

©Tom Fish

Comment se passe la conception de ces autoportraits ? 

Il n’y a pas vraiment de processus défini. Il me suffit parfois d’avoir une idée. Je la pense pendant quelques temps. Elle évolue et je la mets en scène par la prise de vue.

Parfois, le titre vient avant la concrétisation. Parfois, je pense juste à un rendu final,  je le fais et le nom et/ou l‘explication viennent après. C’est assez abstrait, comme pour le rendu en somme.

« Il faut mettre la main à la pâte, faire prendre vie à une idée […] »

Il m’arrive par contre, de me « forcer » à en faire un. Exemple, je souhaite mettre en scène, un mot ou un sentiment. Alors je le retourne dans tous les sens afin de l’exprimer parce que ça me tient à coeur. J’essaye de le modéliser avec une idée première. Qui parfois n’a rien à voir avec le mot. Mais certaines images viennent avec. Alors je compose avec et je modifie (grandement parfois) au besoin.

©Tom Fish

Quelle partie du processus créatif te plait le plus ?

Je vais dirais la partie recherche et conception. Car il me faut du temps pour concevoir. Quelques heures, voire quelques jours. Il faut mettre la main à la pâte, faire prendre vie à une idée, toucher du concret, c’est top. Et ce n’est pas si simple. Ça me permet vraiment de m’imprégner de la chose tout en ayant le temps de la modifier au besoin. Je façonne tout ça en live et je fais souvent avec certaines contraintes auxquelles je n’avais pas pensé. Alors il faut modifier et ruser pour obtenir un résultat souhaité.

« Je me pose des centaines de questions à la minute au sujet de ma vie passée, présente et future. »

La photo au final ne prend que 1 heure ou 2, post production et installation comprises, ce n’est pas vraiment le plus excitant.  Donc oui, la réalisation concrète me botte bien. Tout comme la recherche des matériaux avec lesquels je vais concevoir. C’est important pour moi, de chercher, toucher et regarder la matière avec laquelle je peux travailler. J’aime bien les textures et ce qu’elles peuvent véhiculer comme info.

©Tom Fish

Pour cette série, j’imagine que tu as été obligé de te poser des questions sur toi même pour trouver les idées. Qu’est-ce que ces images ont changé dans ta vie, ta vision de toi même ? 

Je me pose des centaines de questions à la minute au sujet de ma vie passée, présente et future. J’ai toujours voulu tout analyser, tout cerner. Le pourquoi du comment, le fait de toujours se triturer l’esprit à vouloir tout comprendre. Par moment, c’est épuisant. Et  j’avoue sans mal que ce n’est pas possible et que je dépense une énergie folle là-dedans mais bon, je me soigne !

Disons que ces images n’ont pour le moment rien changé à ma vie. Mais cela est bien de pouvoir exprimer ce que l’on ressent au travers de quelque chose de différent que des mots. Cela me permet de matérialiser mes pensées avec ces images qui me permettent de rendre quelque chose d’abstrait en quelque chose de plus concret.

« Parfois je m’étonne, d’autres fois, je me saoule… »

Par exemple, La résignation, je l’ai imagé par un pot en terre renversé sur la tête. Pourquoi, je n’en sais rien, mais c’est ma façon de l’imager. J’ai eu longtemps ce sentiment et un jour, j’ai eu cette image, vraiment précise pour le coup, en tête. Alors je l’ai fait.

Elles ont permis de révéler un côté créatif. Et j’aime bien ce côté un peu original. Même si parfois je me demande bien pourquoi je fais les choses de telle ou telle façon. Parfois je m’étonne, d’autres fois, je me saoule…

J’ai toujours été un peu rêveur en imaginant des scènes loufoques. Là, ça me permet de réaliser tout ça. Ces photos ont donc permis à extérioriser ce côté.

©Tom Fish

Se connaître sois-même peut prendre toute une vie. Penses-tu que cette série aura une fin ? 

Cette série est assez ancienne et j’avais dû l’arrêter en cours pour diverses raisons. 

Pour être honnête, je n’avais jamais pensé à ce qu’elle puisse reprendre. Elle était presque cachée, comme un échec dont je ne voulais plus en entendre parler. Puis le hasard a fait que je puisse la reprendre, et les idées me viennent. On pourrait dire qu’elle reprend vie.

« […] il n’est pas possible de se connaître à 100% […] »

Est-ce que je continuerai à exprimer qui je suis au travers de cette série ? Je n’en sais absolument rien. Je continue le temps que les idées me viennent. S’il le faut, dans X temps, je continuerai à me connaître/dévoiler avec d’autres photos. Qui exprimeront différemment qui je suis. Ou alors, elle se mettra en stand-by pour reprendre.

Comme tu le dis, se connaître soi-même peut être long, voire impossible. Je suis le genre de personne qui pense qu’il n’est pas possible de se connaître à 100%, même sur toute une vie. Ce serait dommage sinon, non?

©Tom Fish

Que conseillerais-tu aux photographes qui aimeraient se lancer dans une série sur le long terme ? 

Ça va être cliché, mais ne jamais lâcher une idée. Peu importe le regard des autres et/ou si c’est difficile ou non. Les conseillers ne sont pas les payeurs. Il ne faut pas se laisser atteindre par des choses blessantes et négatives ou qui pourraient compromettre un projet perso. Je me dis maintenant que les gens qui critiquent sans objectivité ou qui le font par jalousie ou simplement pour le faire, ne sont pas intéressants. Il faut éviter de se polluer l’esprit avec ses choses-là. On m’a déjà dit que cette série était sans intérêts ou même que c’était ridicule. Mais je m’en moque, au moins, moi je fais quelque chose, je crée à mon idée.

Je m’entoure aussi que de personnes positives pour moi. Je n’ai plus de temps à perdre. La vie, défile très vite alors autant que tout se déroule pour le mieux.

Bref, là, on repart dans ma présentation, mais tu vois l’idée !

« Il faut savoir […] mettre son ego de côté. »

Il faut cependant bien prendre conscience qu’on ne peut pas plaire à tout le monde. Et que la critique constructive est intéressante et enrichissante. Il faut savoir l’accepter et parfois mettre son ego de côté. Mais ça fait du bien parfois de se prendre des claques, elles remettent souvent les idées en place. On fait des photos, on ne sauve pas des vies. Faut savoir garder la tête sur les épaules et qu’elle enfle le moins possible.

Faire les choses à sa manière, pour se faire plaisir c’est important. Et avoir conscience de ses capacités. Cela ne sert à rien de se dire qu’on souhaite réaliser un projet si au jour J, il est irréalisable pour diverses raisons. Sinon, ce serait l’échec et donc une frustration certaine. Donc bien mesurer ce qu’il est possible de réaliser ou non.

©Tom Fish

Tu as d’autres projets en préparation ? 

Oui, un peu trop même ! J’ai commencé pas mal de choses et elles se peaufinent au quotidien. Je suis un peu du genre à mettre de côté une idée et la reprendre plus tard. Je n’aime pas trop précipiter certaines choses. Même si je devrais parfois me faire violence Mais des projets j’en ai des dizaines en tête. A tel point que parfois, je me noie dedans.

« J’ai envie de tester plein de styles en photo. »

Mais j’ai de quoi m’occuper pour des nombreuses séries encore.

J’ai envie de tester plein de styles en photo. J’envie souvent certains photographes qui font des choses aux antipodes de ce que je peux faire. En fait, j’aimerai explorer tous les aspects de la photographie.

Retrouvez le travail de Tom sur son site, et suivez-le sur Instagram