Les habitantes du Père-Lachaise photographiées par JC Marguerite

La photographie fait partie de ces passions qui modifient le regard. Les chanceux qu’elle anime peuvent ainsi voir la beauté, les messages là où les autres passent sans s’arrêter.
Peut-être est-ce ce sens particulier de l’observation qui a permis à JC Marguerite de s’arrêter devant les Femmes du Père-Lachaise, et de leur dédier une série.

Presque comme une étude sociologique, ce travail montre comment la représentation des femmes était à l’opposé de la manière dont les hommes étaient dépeint, dans la vie, comme après.

Bonjour Jean-Claude, peux-tu te présenter en quelques mots ? 

J’ai deux passions, la littérature et la photographie. Romancier, j’explore la marge qui relie l’imaginaire au réel – le héros de mon premier roman, Le Vaisseau ardent, est sensible à « l’autre côté des choses ». C’est une démarche de photographe, exprimer plus qu’expliquer, traduire en lignes et en masses, en éclats et en ombres, des attitudes et des moments à un instant et selon un angle qui signifient bien plus que ce que la légende peut en dire. 

« C’est le propre de la photo, […] contenir un élément singulier qui modifie la perception de ce qui est représenté.

À côté de l’écriture, je poursuis notamment un long travail sur les affiches du métro, quand leurs altérations en changent le sens. C’est le propre de la photo, il me semble, contenir un élément singulier qui modifie la perception de ce qui est représenté. 

©JC Marguerite

Quel est ton premier souvenir lié à la photographie ? 

J’étais fasciné par l’appareil de mon père, un 6×9 en Bakélite noire dont l’objectif se dévissait en ayant un jeu incroyable. Dès que j’ai pu, j’ai acheté un Lubitel 2, un 6×6 sans cellule : je jugeais la lumière à l’œil, une qualité que j’ai perdue avec mon premier Nikon. Il y avait de la magie à lever la tête, à estimer la lumière, à régler son boîtier et à attendre d’avoir développé la pellicule pour savoir si je ne m’étais pas trompé. Une démarche difficile à imaginer pour qui n’a connu que le numérique ! 

« […] j’avais davantage l’impression d’arpenter une cité endormie, avec ses quartiers très différents, pauvres ou riches, vallonnés et tortueux ou aux allées tirées au cordeau. »

La série dont tu vas nous parler ici a été entièrement faite au Père-Lachaise. Quel est ton rapport à ce lieu ? 

J’ai emménagé à quelques dizaines de mètres d’une des entrées. Les tombes célèbres ne m’ont jamais attiré, je m’y rendais comme on se promène dans un jardin public. Mais j’avais davantage l’impression d’arpenter une cité endormie, avec ses quartiers très différents, pauvres ou riches, vallonnés et tortueux ou aux allées tirées au cordeau. Pourtant, ça reste un cimetière, visité par trois millions de touristes chaque année : ces deux dimensions coexistent, c’est fascinant.

©JC Marguerite

Ta série s’intitule « Les Femmes du Père-Lachaise », tu t’es concentré sur les sculptures féminines qui habitent le cimetière. Comment as-tu eu l’idée de cette série ? 

Autant les sépultures évoquent les maisons de cette cité silencieuse, autant les statues figurent sa population impassible. Quand j’ai commencé à photographier le statuaire, très vite, une distinction m’est apparue.

« […] les femmes sont traitées de sorte à exposer un large registre d’émotions […] »

Les hommes sont représentés dans un registre unique : ce sont les héros de leur temps, ils marquent l’histoire. Tandis que les femmes sont traitées de sorte à exposer un large registre d’émotions – pleurs, passion, force, sensualité, abnégation. Elles nous assènent ainsi un troublant témoignage du regard que génération après génération nous portons sur elles. 

©JC Marguerite

Penses-tu étendre cette série à d’autres cimetières, lieux historiques ? 

C’est un sujet extensible à l’infini, et la tentation est grande d’élargir le champ d’investigation. J’ai parcouru bien des cimetières, en France et ailleurs, sans relever de profondes différences. Une démarche systématique ne m’intéresse pas.

« Réserver cette série aux femmes qui s’y trouvent le plus souvent réduites à l’accessoire me semble mieux illustrer mon intention. »

Le cimetière du Père-Lachaise doit sa réputation à la célébrité de ses hôtes. Réserver cette série aux femmes qui s’y trouvent le plus souvent réduites à l’accessoire me semble mieux illustrer mon intention.

©JC Marguerite

Pourquoi le choix du noir et blanc ? 

D’emblée, j’ai été attiré par deux types de photographie, l’humaniste (Cartier-Bresson) et l’abstraction (Gibson), toutes deux enracinées dans le noir et blanc.

« [Le noir et blanc] permet d’aller à l’essentiel, d’écarter l’anecdotique […] »

Quand j’ai commencé ces images, je travaillais au Leica M, que j’ai toujours chargé en HP5. Cela convenait parfaitement au sujet, car le noir et blanc apporte une intemporalité et une dramatisation rarement atteintes en couleurs. Il permet d’aller à l’essentiel, d’écarter l’anecdotique, et il exige de celui qui regarde ces clichés d’entrer à son tour dans l’image.

J’aime la couleur, je vois en couleurs, j’en fais beaucoup, mais ces photos s’encombrent d’un côté carte postale dès qu’on les partage. S’exprimer en noir et blanc implique davantage l’autre.

©JC Marguerite

Tu as donc travaillé à l’argentique sur cette série. Qu’est-ce que cela a apporté à ta manière de la construire ?

J’étais en pleine transition numérique quand j’ai fait ce travail. Mais c’est plutôt le format qui m’a posé problème : le rectangle 2/3 n’allait pas. J’ai acheté un 6×6 et uniquement des films de 12 poses, pour m’imposer une démarche lente.

« […] ces contraintes m’obligeaient à établir un lien avec les sujets de pierre […] »

C’était très nouveau pour moi, j’ai été formé au reportage, à l’action, et je me suis même montré assez maladroit avec le chargement des roll films ! Mais ces contraintes m’obligeaient à établir un lien avec les sujets de pierre, sans intellectualiser celui-ci, plutôt en poussant une sorte de connivence à trois, sujet, photographe et lumière.

©JC Marguerite

As-tu des conseils sur la façon de construire une série photographique ? 

Surtout pas ! Je suis romancier, je sais que l’inspiration peut jaillir à n’importe quel moment, mais qu’elle ne vaut pas grand-chose si elle n’est pas cent fois retravaillée. Ce que j’ai appris des autres photographes, c’est qu’il existe l’image « volée à la sauvette », et les sujets que l’on approfondit sur la durée. C’est une double démarche qui me correspond, je picore en comptant sur la chance, et je travaille comme un artisan qui peaufine son chef-d’œuvre.

Plus d’images de cette série ici